Qui suije? Où vaije?

Voilà voilà, je vous explique.

Le yûgen  dans la littérature japonaise veut dire le profond mystérieux, cette obscurité qu’on a du mal à saisir, voilà, j’y vois clair sur mes intentions, j’ai toujours voulu partir de ce sombre, de cette anfractuosité, de ces brèches, fente, œil, s’aventurer dans cette difficulté de dire, de décrire, dans ces images qui surgissent et nous guident ou nous égarent.

La difficulté de dire, le silence, le bégaiement, les jeux de mots, les échafaudages bancales de lettres de phrases courtes longues, qui se défont, se séparent, se collent, s’agglutinent, les incompréhensions, les répétitions, les surdités, les langues des autres, les petits dessins gribouillés, les traces, les danses gestuelles, les phonèmes, ah les sons, les borborygmes et au bout du compte, cette absolue nécessité de dire sa nuit, d’attraper la nuit des autres, de déverrouiller la porte et de l’entrebâiller. Les nuits de l’humain certes, mais aussi celles de l’arbre ! Si profondes ! Combien plus denses, combien plus mystérieuses, ah l’arbre !

L’arbre est là, pareil à nous, énigmatique, silencieux, murmurant des récits, des souvenirs qui remontent au début de l’univers dont nous ne comprenons pas la langue.

Qui regarde qui ?

 

L’arbre est mon compagnon de vie mystérieuse. Il est un être vivant, un trait d’union à mes voyages, "l’espère-luette" qui m'entraîne sur la peau du monde. L’écorce du chêne a fourni l’une des premières encres,  la gale du chêne kermès donne le carmin, la sève de certains pins donne la térébenthine, le noyer donne le brou de noix…

Il me permet d’autres langages, d’autres manières de me déplacer et d’écrire, d’autres interrogations, d’autres mises en forme de mes textes, l'évidence de mon incompréhension,  la nécessité de l'approche, du voyage, de l'exploration.

 

La fente, la fissure, la cassure, la déchirure, le trou, l’œilleton, le cercle vicieux, autant de schémas que l’écorce me donne.

Les lignes brisées, les ponctuations, les gravures en creux, les cicatrices en relief, autant de guides pour échafauder des textes, des calligrammes en volutes, des lettrages de tailles différentes, des cassures de lignes, des mots qui s’enracinent, se greffent, se détournent, se tissent. Des textes losanges, en phrases emmêlées. Jeux de lettres pour des messages codés, des poèmes à déchiffrer.

Le fragment à assembler, à coudre de quelques points avec d’autres pour en faire un roman forêt.

Oui, je cherche d’autres formes. J’ai toujours cherché d’autres formes, des broderies d’encre, des traces mi-mots, mi-images, des gravures en négatifs, des boutis blanc sur blanc, des mots chuchotés ou hurlés.

Le fragment, l’assemblage de petits morceaux disparates que l’on coud sur un fond de ciel ou de sombre, la recherche du liant, du fond pour que le patchwork ne parte pas en morceaux, ne se défile pas, le fil, lien invisible ou grossier qui laisse passer le vide dans les intervalles, comme les écorces épaisses des pins ou des chênes verts.

 

Voilà, oui c’est plus clair. Pour moi… Et pour vous ?

D’un côté, il y a les jeux de mots et l’envie toujours de m’amuser et puis il y a ce Yûgen qui ne se laisse pas saisir, guère approcher, qui se défaufile, mais qui est la toile de fond de mes écrits. A force de tâtonner, depuis quelques temps  je suis allée à la source, à ce qui n’a jamais cessé de me séduire, de m’attirer comme si c’était le lieu où j’ai mes racines : le Japon.

Voilà, j’ai pris le buffle par les cornes et j’ai exploré  là où le mot et le dessin sont soudés, là où le pinceau, la trace et les lignes se brisent,  s’entrecroisent, gras et fluets, lourds et asséchés pour former indifféremment textes et tableaux, plein et vide. J’ai lu, relu, fait le point.

J’en ai conclu : oui c’est mon monde.

 

Je connais les mangas, la peinture, les haïkus et haïkaï. Il me fallait aller plus loin. Et j’ai trouvé mes solutions et d’autres façons de jouer.

Dans la littérature japonaise depuis qu’elle existe, il y a cette notion de fragment, de petit morceaux, de petits riens pour de longs textes, contes, dits souvent, de brisures de renga cousus à la prose puis assemblés les uns aux autres.  Les japonais ont fait du collage un art au moyen-âge.

Avec ces lectures, remonte le souvenir de l’un de mes premiers amours, Italo Calvino et ce " Si par une nuit d’hiver un voyageur" qui m’a tellement ébranlée dans la fin des années 70. Et puis juste après, "le destin des destins croisés" Ecrire avec les images ouah, quelle évidence !

La poésie waka qui utilise un procédé comme le mitate, rassemblement de deux réalités différentes, élément de la nature et élément humain comme écorce et peau… ou le kakekotoba avec des homonymes.

Le Japon !

Il y a les arbres vénérés, sur lesquels on attache des vœux, des petits papiers écrits, un feuillage de mots, un livre en parcelles, en feuilles.

Et puis ces titres !!! Le recueil des Dix mille feuilles, Mémoires d’une éphémère, le conte du coupeur de bambou, Recueil des poèmes glanés parmi les délaissés, Recueil secret à faire danser la poussière sur les poutres, recueil des racines d’herbes…

 

Voilà.

Coller des fragments ensemble.  Inventer des lettres, des signes, planter des mots, de la ponctuation dans le vide selon des lignes étranges, des cartes insensées, selon des fissures, des dessins sur la peau des arbres, dans la mouvance des "mauvaisesherbes". * Attraper la volatilité des choses...